Révélations & Aventures Web, les colosses tombés du ciel

Assis sur mon trône en bronze au sommet de la tour de Barad-dûr, je déguste des yeux de chatons à la lueur de torches, lorsque Sergio fait irruption et trottine vers moi, tout essoufflé.

 – Chef, chef ! Madre de dios !

 – Holà, on se calme. As-tu fait pirater les comptes bancaires de Jacques Grimault par nos hackers chinois ?

 – Si, chef !

 – Et as-tu fait soudoyer Youtube pour censurer les comptes des chercheurs de véritage ?

 – Si, chef !

 – Bien, bien, bien. Il ne faudrait surtout pas que le monde apprenne que des hyperboréens venus du futur ont donné des découpeurs laser aux égyptiens pour qu’ils puissent tailler la pierre, cela remettrait en cause notre hégémonie sur la bourse mondiale, ahahâhÂhÂaaa… *rire diabolique*

 – Mais écoutez-moi, chef ! J’ai trouvé un autre chercheur indépendant ! Rendez-vous compte, il ose dénoncer des vérités interdites ! Il menace de clamer à la face du monde l’insoutenable révélation de la Science Officielle ! Il s’appelle Jan Niég… Nieball… Niedbala !

 – Qu’est-ce que c’est que ces conneries Sergio, on dirait un nom de Sims !

 – Mais je vous jure chef ! Il a même une chaîne Youtube.

 – Pas un mot de plus, misérable. Va donc seller Fend-la-Bise, mon fidèle destrier. Nous partons à la poursuite de l’outrecuidant !

 – Voilà, chef.

 

Révélations & Aventures Web,

Les colosses tombés du ciel

Sa première vidéo a été postée le 12 juillet 2016, et depuis, le gaillard s’efforce de dénoncer à toute allure l’omerta jetée par la Science Officielle©, parce que Jan, il est sûr et certain que l’histoire officielle c’est des galéjades, que les archéologues n’ont pas de preuves (d’abord) et qu’ils inventent tout le reste (nananananère), que les guides égyptiens sont payés par les Men In Black pour raconter rien que de salades aux pauvres touristes, et gnégnégné et gnégnégné. On connaît la chanson.

Il a créé la même année son entreprise, une agence de voyage nommée « OaNied Explorers », qui a l’air d’être florissante et propose des voyages collectifs en Égypte, en Asie et en Amérique du sud. Et c’est manifestement au cours de ces voyages qu’il tourne ses petites vidéos.

Jan va donc directement sur place, à la différence de bon nombre de ses congénères ; notez que ce qui est formidable dans l’affaire, c’est que malgré ça, il parvient exactement au même résultat, à savoir un gigantesque tas de mensonges et de sophismes enrobés à la sauce Rebelle. Ses vidéos sont relativement courtes, alors approfondissons un peu le personnage : sur son site, Jan nous explique la mission qu’il s’est auto-attribuée, qu’on croirait tirée du script d’Indiana Jones IV :

« Nous sommes des explorateurs parcourant le monde afin de découvrir notre passé Ancien et fouiller un peu plus profond pour tenter de résoudre des énigmes du passé. Pour être plus précis, nous explorons le monde car nous sommes avant tout des passionnés voulant offrir la possibilité aux gens de partir avec nous sur place; et partager au maximum sur ce site avec ceux qui ne peuvent  se permettre d’aller voir les choses de leurs propres yeux ».

« Faire  des parallèles entre les anciennes constructions qui jonchent notre planète permet de comprendre qu’il y a eu peut-être un jour une civilisation avancée à une époque où nous pensons que l’homme n’était doté que de moyens matériels et intellectuels rudimentaires. Voilà notre enquête, notre mission. »

Ah. AH ? Ça commence à venir.

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« MAIS. Nous n’oublions jamais que peu importe  toutes nos trouvailles, peu importe d’où nous venons tous, il y a une chose qui fut, est et sera toujours plus importante que nous tous : la planète Terre. C’est pourquoi nous partagerons également des photos que nous avons eu la chance de capturer dans certains des endroits les plus magnifiques sur Terre. Quand on y pense, la manière dont la Terre a évolué pendant des milliards d’années ne forme-t-elle notre monde la plus ancien ? »

Oui, bon, d’accord, on a compris que vous dégouliniez de bonnes intentions et que tout ça dégageait un vague relent d’éco-tourisme. C’est ultra niais, mais ce n’est pas ça qui nous intéresse. Le plus drôle, c’est sur la page dédiée à leur historique.

Je ne vais pas vous la recopier en entier, mais c’est consultable ici, et c’est tout simplement hilarant : il coche absolument toutes les cases du discours traditionnel du pyramidiot qui fait un saut de l’ange dans la piscine de l’anticonformisme. On y apprend donc qu’il a voyagé depuis sa jeunesse, qu’il a fait beaucoup de « nouveaux voyages, conférences, entretiens personnels, documentaires et innombrables lectures » (je n’ai pas vu la moindre bibliographie sur son site et vu les idioties qu’il raconte, c’est manifestement du pipeau, mais admettons).

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Et comme il a visiblement plus passé de temps à voyager qu’à se cultiver, Jan ne connaît strictement rien aux méthodes, aux buts et aux résultats de l’archéologie et de l’égyptologie. Dès lors, tout ce qu’il a pu apercevoir dans ses voyages devient des prouesses colossales, des « faits extraordinaires » et des « preuves d’une civilisation ancienne avancée », ce qui entraîne logiquement l’ouverture du robinet à mensonges ronflants. Il clame donc haut et fort (parce que Jan, il a pas peur de se faire plastiquer sa bagnole par les agents du CNRS, c’est un foufou) qu’il s’est « heurté aux croyances académiques », que « tout ce que l’on dit sur l`Egypte Antique aujourd’hui ne repose que sur des suppositions, dépourvues de preuves, apparues lors des premières expéditions de Napoléon Bonaparte en 1798 depuis lesquelles un travail correctif n’a jamais été fait. »

C’est FAUX, évidemment, mais affirmé avec un tel aplomb qu’aux yeux du quidam moyen, ça sera tout à fait crédible et avalé tout cru.

Et quitte à y aller au culot, il y va fort. Il s’étonne même que :

« Aucun géologue n’est mis à contribution pour confirmer ou contester les datations de pierres. Aucun architecte n’est mis à contribution pour expliquer que sans méthode de construction il est impossible de déterminer la durée de cette dernière.
Aucun climatologue n’est mis à contribution pour déterminer les périodes traversées par les différentes régions du monde que nous parcourons.
Aucun ingénieur n’est mis à contribution pour expliquer que les réalisations ne peuvent avoir été faites à la main. », parce que c’est vrai qu’on se demande pourquoi on ne va pas demander son avis à quelqu’un qui n’y connaît rien !

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Mais ça continue après, en ajoutant une couche de paranoïa dont il vaut mieux rire :
« Les rares qui ont osé se mouiller sur ce terrain contestataire très glissant se sont vus couper tout crédit de recherche, voire pire, excommuniés de cette égyptologie hermétique à la recherche de vérité. N`est-ce donc pas le propre de la science que de se dire que l’on ne sait rien pour avancer continuellement ? N’est-ce donc pas également une démonstration de faiblesse de la part d’une communauté se sentant fébrile et prête à tout pour conserver intactes les mensonges répandus en annihilant les tentatives de chercheurs de vérité, honnêtes et de bonne foi ? « 

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… parce que là aussi, c’est le fameux théorème de LRDP qui s’applique, selon lequel : « Si on te dit que tu dis de la merde, alors c’est forcément que tu dis de la vérité » ! Tout ce laïus de grosse victime est totalement FAUX lui aussi, évidemment, mais c’est bien pratique pour se donner une aura de rebelle. Parce que mine de rien, c’est le vocabulaire qui revient le plus souvent dans l’article : il parle d’ « archéologie alternative », de « flamme », de « piéces de puzzle », d’une égyptologie qui vous « excommunie » si vous tentez de dévier du chemin. Il se pose donc en archéologue alternatif et ce discours putassier jusqu’à l’os permet d’attirer le pigeon en lui faisant miroiter une quête de vérité et d’aventures pour explorer un passé lointain, alors que non : tout ce qu’ils font, c’est jouer les touristes devant les monuments et se filmer avec une perche à selfie en débitant des stupidités face caméra.

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Un dernier paragraphe qui m’a attiré l’œil :

« Pourquoi éco-tourisme alternatif ? Car OaNied Explorers soutiennent d’abord les populations locales. Grâce aux contacts développés sur place, l’argent va directement aux locaux ; les touristes évitent ainsi les circuits économiques classiques. OaNied Explorers revendique donc dans son ADN d’être un acteur de l’éco-tourisme alternatif. »

Je n’ai rien qui me prouve que cet argent soit bel et bien « donné aux locaux » ou pas, je me contenterai donc de dire que ça sent très fort l’autojustification sur fond d’humanitaire Marque Repère.

Bref, nous sommes donc en présence d’un beau spécimen de pyramidiot qui fait sa petite propagande ordinaire, et comme ce genre de menteur sensationnaliste m’insupporte, on va donc se dépêcher de débunker ce qu’il dit. Du concret, du concret.

ALORS. Il a donc publié le 12 janvier 2017 une vidéo tournée à l’occasion d’un de ses voyages touristiques en Égypte, où il filme pendant trois minutes les Colosses de Memnon.

Mise à jour du 05/08/2018: la vidéo en question n’est plus trouvable sur la chaîne de R&AW, étant passée en privé. Moins de 48h après la publication du présent article donc; allez savoir si ça a un rapport. 

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Ces deux statues monumentales sont situées sur la rive ouest de Thèbes, aujourd’hui Louxor.

La vidéo est courte : on le voit donc filmer –mal- les deux colosses et s’extasier devant : « Incompréhensible ! […] QUI a fait ça, quand ? Pasque, malgré tout c’qu’on en dit, on ne l’sait pas, et surtout COMMENT ».

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« C’est vraiment le « comment » qui nous intéresse le plus  […] donc vous voyez un peu les échelles, les humains qui sont là, les voitures » et blablabla, c’est vrai que le mètre-étalon pour mesurer une statue monumentale, c’est automatiquement une bagnole ; le mètre c’est pour les faibles. LRDP nous avait habitués à ça.

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Ensuite, il retourne dans son bus, clap de fin. C’est tout, oui. Donc, trois questions :

1/ Qui a fait ça ?

2/ Quand l’a-t’on fait ?

3/ Comment ?

Et à ça, Jan-Snowden répond :

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C’est probablement le cas dans cette merveilleuse dimension parallèle où s’entassent tous ces mous du bulbe qui se prennent pour des guérilleros de supermarché, sauf que dans la vraie vie réelle de la réalité véritable, c’est FAUX.

Au contraire, on sait très bien qui l’a fait, quand on l’a fait et comment on l’a fait. Les Colosses de Memnon, ainsi nommés parce qu’un vent sifflant dans une fracture de la statue a fait penser à la plainte d’un fantôme de héros troyen, sont des représentations du pharaon Amenhotep III.

Ce monarque a régné sur l’Égypte pendant l’âge d’or du Nouvel Empire, sous la XVIIIe dynastie, et c’est le père d’Akhénaton. Le pharaon, pas le chanteur d’IAM.

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Au cours de son règne, le pays est devenu plus riche et florissant qu’il ne l’avait jamais été ; et la mort approchant, Amenhotep III s’est dit que ça serait une vachte bonne idée de se faire construire une petite maison de campagne pour le repos éternel de son âme.

On lui a donc construit un « temple de millions d’années », ainsi que l’on appelle en Égypte antique les temples dédiés au culte de la personnalité divine de pharaon, fils du dieu Amon. Il ne s’agit pas d’un tombeau, personne n’y est enterré : l’édifice ne servait qu’au culte du monarque. 4000 ans après, et notamment en raison de violents tremblements de terre, il n’en reste rien en surface hormis ces deux colosses. D’après l’archéologue et dessinateur Jean-Claude Golvin, il devait ressembler à ceci, à cette époque :

Bien sûr, le site est extrêmement riche d’un point de vue archéologique et il est encore fouillé de nos jours. Les deux colosses représentent le pharaon assis, coiffé de la célèbre coiffe des pharaons ; ils étaient disposés de part et d’autre de l’ancienne voie menant à la première cour du temple. Sur les côtés de leur siège, on trouve des bas-relief qui mentionnent le pharaon et des inscriptions latines et grecques (les romains ont fait restaurer les colosses au première siècle après J.-C.). Cette paire de statue n’était pas unique : on connaît au moins deux autres colosses monumentaux:

(Plus d’infos ici).

Et comme vous pourrez le constater en lisant cette publication de la Mission des Colosses de Memnon (la campagne de fouilles et de restaurations) :

… le mobilier retrouvé sur place est très riche ; il a permis de retrouver en outre les restes de pylônes du temple, de statues diverses –dont certaines de la femme et de la mère du pharaon-, et des datations au C14 ont été effectuées qui corroborent l’attribution du site au règne de ce roi. Vous pouvez le constater, on sait donc parfaitement bien QUI l’a fait et QUAND on l’a fait !

 

Reste donc le COMMENT. Comment qu’on l’a fait ? La question est vague mais je vais partir ici du principe que cette andouille parle du transport de ces colosses monumentaux, étant donné qu’il insiste lourdement sur leur poids (1300 tonnes, à une vache près, sachant que la statue et le piédestal sont deux éléments séparés et que la statue ne fait en réalité que 750 tonnes), et que c’est ce qui revient la plupart du temps chez les pyramidiots : la question du transport de lourdes charges.

Sauf que là encore, l’archéologie a des preuves et les archéologues alternatifs n’en ont pas. Premièrement, on sait que les statues sont sculptées dans du quartzite, et que la carrière de quartzite la plus proche de là est à soixante kilomètres de Thèbes :

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(La source, ici).

La méthode de transport d’une aussi lourde statue fait et fera encore l’objet de nombre d’essais d’archéologie expérimentale, sauf que les égyptiens ont eu la bonté de nous expliquer eux-mêmes comment ils ont procédé.

Cette fresque a été découverte dans la tombe de Djéhoutyhotep, un nomarque (un maire, en gros) ayant vécu et gouverné sous la XIIe dynastie. Sa tombe se trouve dans la nécropole de Deir-El-Besha, en Moyenne-Egypte. Elle aussi a beaucoup souffert des séismes ayant frappé le pays entretemps, mais la fresque était tout de même relativement bien préservée. Et comme vous pouvez le constater vous-même, les égyptiens savaient s’y prendre pour déplacer des statues monumentales, sans avoir besoin de faire appel aux fameux atlantes imaginaires de Niedbala-la-déconne.

La statue était fixée sur un grand traîneau, lequel était tracté par des équipes d’ouvriers. On a pu observer que le coefficient de frottement, et donc la résistance de l’ensemble à la traction, était réduit si la charge était tirée sur une surface de sable humide, ce qui expliquerait pourquoi l’on peut voir un personnage déverser du liquide devant les patins du traîneau.

Nous avons également ceci, une publication d’archéologie nautique de l’université de Berkeley en Californie, qui démontre par calcul qu’une barge peut fort bien supporter une masse aussi lourde que celle-là; et donc descendre ou remonter le nil, de la carrière jusqu’au chantier.

Mais que voulez-vous, avoir un minimum d’honnêteté intellectuelle, c’est trop demander d’efforts. Organiser un voyage en Égypte pour dix personnes c’est facile ; faire dix minutes de recherches sur internet, ça dépasse ses moyens, le pauvre bichon !

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Et c’est l’archéologie qui invente toutes ses thèses ? :3

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Je sens qu’on a pas fini de se marrer. Heureusement, c’est l’été, la saison des barbecues.

 

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Bibliographie & liens divers :

https://www.pharaon-magazine.fr/actualites/actualit/un-3e-colosse-de-memmon, un article sur la découverte des autres colosses sur le site du temple.

http://www.catchpenny.org/movebig.html , représentations diverses de méthodes de transport à la période antique.

http://www.egyptian-architecture.com/JAEA3/JAEA3_Delvaux , sur l’usage du traîneau.

https://www.passion-egyptienne.fr/Pages%20de%20cadres/page_les_colosses_de_memnon.htm ; un résumé plus exhaustif du site et des fouilles des Colosses.

The Colossi of Memnon and Egyptian barges, une publication sur l’usage des barges fluviales pour le transport des colosses.

Hourig Sourouzian, Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2008,  152-2,  pp. 809-827.

R.F. Heizer, F.Stross, T. R.Hester, A. Albee, I. Perlman, F. Asaro and H. Bowman, The Colossi of Memnon RevisitedScience, New Series, Vol. 182, No. 4118 (Dec. 21, 1973), pp. 1219-1225.

 

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