La technologie du caillou: méthodes & machines

Méthodes diverses:

 

La pyramide de Khéops attirant autant les imbéciles chercheurs de vérité que les scientifiques, une des questions les plus récurrente est: comment construire une voûte à chevrons, comme celle de la dite « chambre du roi », qui est dotée de pesants linteaux allant jusqu’à 70 tonnes chacun. Une masse énorme qui n’a pas dû être facile à manier, même si comme le fait remarquer l’archéologue Franck Monnier dans cet article, les voûtes qui nous sont parvenues sont encore en place et sans défaut, ce qui tend à prouver que les architectes égyptiens ont dû mettre au point une bonne méthodologie pour y arriver.

L’égyptologue allemand Dieter Arnold a un jour suggéré que les tranchées de construction qui sont encore visibles dans les pyramides de la Ve et VIe dynastie ont pu servir a haler les linteaux jusqu’à la fosse devant accueillir la chambre funéraire.

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Problème: une fois sur place, il devient très difficile voire impossible de faire glisser latéralement les blocs en question. Aussi, Franck Monnier proposa une méthode a trois rampes différentes, qui rend l’opération faisable et explique la présence des tranchées de constructions.

Les lourds linteaux étaient amenés à l’altitude d’une assise de construction du monument au moyen d’une plus grande rampe externe; avant d’être descendus de côté dans la fosse par une seconde rampe plus petite, conçue pour pouvoir laisser glisser les blocs:

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La tranchée de construction et sa troisième rampe servant, elle, a faire circuler les ouvriers et les matériaux et permettant le montage et démontage des autres rampes. Notez qu’il ne s’agit pas d’un fait prouvé mais d’une théorie; mais c’est la plus plausible à l’heure actuelle.

On l’a vu plus haut, le transport fluvial ou maritime reste la méthode la plus rapide et la moins pénible pour déplacer des charges de plusieurs tonnes. Mais comment faire lorsque les charges se mesurent en centaines de tonnes? Bah, on construit un plus gros bateau, voilà tout.

Je plaisante: je schématise, mais l’idée est là. Et je le prouve:

Très célèbre et déjà citée plusieurs fois dans mes articles, cette gravure que l’on peut admirer sur un des bas-relief du temple de la reine Hatchepsout à Deir-El-Bahari représente une des énormes barges construites par les Égyptiens pour transporter les obélisques jusqu’au lieu de leur érection:

Un peu plus loin, une autre scène précise que ladite barge était accompagnée de plusieurs autres bateaux pour tracter cette dernière:

Le détail des capacités de charge du navire est consultable dans cet article.

Mais d’autres témoignages existent: ainsi cet autre bas-relief, ornant la chaussée de la pyramide du roi Ounas (Ve dynastie), qui montre le transport de colonnes en granit depuis les carrières d’Éléphantine jusqu’à son temple funéraire, disposée sur un traîneau, lui-même monté sur le bateau.

Et parfois ces témoignages sont écrits: j’appelle à la barre Pline l’Ancien (oui, encore), qui décrivait dans son magnum opus: « On amena par un canal le Nil jusqu’à l’obélisque couché; deux bateau: larges, portant en blocs d’un pied de la même pierre que l’obélisque, un chargement double de sa masse, et par conséquent de son poids, furent conduits sous le monument, qui reposait par ses deux extrémités sur les deux rives du canal; puis on ôta les blocs de pierre: les deux bateaux se relevèrent, et se chargèrent du fardeau qui leur était destiné. » (Histoire Naturelle, XIV, 6)

Un peu plus loin, il fait allusion à plusieurs reprise au transport de certains obélisques égyptiens jusqu’à Rome, sous l’Empire: « Quant à celui que l’empereur Caligula avait employé pour transporter l’autre obélisque, il fut conservé pendant quelques années, c’était le bâtiment le plus merveilleux qu’on ait jamais vu en mer […] L’entreprise la plus difficile, ce fut de faire venir des obélisques à Rome. Les vaisseaux qu’on y employa ont eux-mêmes excité l’admiration. Le dieu Auguste avait consacré à perpétuité, à Pouzzoles, dans le port, comme un monument merveilleux, le vaisseau qui apporta le premier obélisque » (XIV, 8,9)

Ah, pensons-y: comment trouve-t-on le nord? Je veux dire, comment trouver le nord sans outil moderne, sans boussole, sans rien?

Eh bien, là encore: c’est faisable. L’archéologue Glen Dash proposait en 2013 la restitution de deux méthodes avancées respectivement par ses confrères Stephen Edwards et Flinders Petrie.

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La méthode d’Edwards consiste a bâtir tout d’abord un mur circulaire de niveau égal, qui servira d’horizon artificiel. Un observateur placé exactement au centre de ce cercle repérait ensuite l’endroit où se levait l’étoile visée, endroit qui était marqué par un assistant. Quelques heures plus tard, on répétait l’opération de l’autre côté, à l’endroit où l’étoile disparaissait, au lever du soleil. En divisant en deux l’angle obtenu, on localisait alors le méridien.

 

Flinders Petrie, quand à lui, imaginait un dispositif légèrement plus sophistiqué mais tout aussi fonctionnel: un mur duquel était pendu un fil à plomb. Dans son alignement, on disposait un support en bois, sur lequel se trouvait un axe où l’on posait un petit appareil de visée simple, en bois. Puis, lors de la nuit où l’étoile polaire atteignait son point occidental maximal, l’observateur la visait en s’alignant avec le fil à plomb. Quelques temps plus tard, il répétait l’opération lorsqu’elle atteignait son point extrême oriental. On obtenait alors un segment au milieu duquel se trouvait le méridien. Glen Dash affirme avoir testé lui-même cette méthode et obtenu un résultat avec une marge d’erreur minimale.

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Je parlais plus haut du gigantesque monolithe de Baalbek, régulièrement pris en exemple par les tenants des civilisations imaginaires supposément très avancées d’un point de vue technologique. Cédons-leur que ce bahut suscite facilement la curiosité, étant donné de ses dimensions: cinq mètres de large, vingt de long, pour un poids tournant autour de 1000 tonnes, pas moins.

Oui, ça fait beaucoup. A la manière de l’obélisque inachevé d’Assouan, ledit monolithe, surnommé « pierre de la femme enceinte« , a été abandonné en cours de route, pour une raison qu’on ignore. Il se trouve donc encore aujourd’hui à Baalbek, anciennement Héliopolis, dans la province romaine de Syrie.

Du coup, voici une courte vidéo de la chaîne Passé Recomposé, qui le présente un peu mieux avec diverses techniques pour procéder au déplacement de l’immense pierre:

Machines diverses:

 

La liburne automotrice: l’inconvénient de la navigation à voile, c’est que si Zéphyr a décidé de faire grève, vous l’avez dans l’os. Et si vous n’avez pas de rameurs, c’est encore pire. Heureusement, un traité anonyme du IVe siècle après J.-C. nommé De rebus bellicis a décrit la machine suivante, un bateau propulsé par des roues actionnées par des boeufs:

Nous n’en avons pas retrouvé de preuves archéologiques, mais son existence n’est pas remise en doute vu que l’ensemble ne fait pas appel à de la mécanique plus sophistiquées qu’un engrenage; et une machine similaire existait encore en Angleterre au XIXe siècle:

Toujours est-il que l’université de Caen en a proposé une restitution plus que plausible, au-dessus et ci-dessous:

Trois paires de bœufs tirant un axe qui entraînait l’engrenage… et les roues à aubes avec. Des estimations de puissances ont été faites, proposant une vitesse de 5 nœuds environ, soit 9 km/h en vitesse de croisière, pour une charge maximale de sept tonnes. La vitesse maximale étant de 14 km/h lors d’un éperonnage car oui, le navire en question était en principe une galère de guerre.

Reste une question évidente: du coup, pourquoi ce type de machine n’a pas tout simplement remplacé la marine à voile? C’est simple: ça fonctionne, mais ce n’est pas, mais alors vraiment pas du tout pratique. D’abord, parce que ça ne peut s’appliquer qu’à des embarcations d’eau douce: un bateau pareil tient très mal la haute mer, d’autant que les animaux de traits ne vont pas aimer être ballottés par les vagues et qu’ils ont de toutes façons besoin de boire et de manger, ce pourquoi on ne peut les éloigner longtemps d’une côte.

Dans le cadre d’une utilisation militaire, au précédent problème s’ajoute le fait que la machine prend beaucoup trop de place et est très vulnérable au feu ou aux projectiles qu’elle se prendrait dans le cadre d’une bataille, sans parler des pauvres bêtes qui seraient vite amenées à paniquer. Et pour un bateau de commerce… eh bien, ça prend trop de place dans la cale (alors qu’on en a besoin pour les marchandises) par rapport aux avantages que ça offre: en fin de compte, c’est plus simple de laisser un mât avec une voile. De toutes façons, même les bateaux propulsés par des roues à aubes qui sont apparus au cours du XIXe siècle n’ont existé que quelques décennies avant d’être remplacés par des paquebots et des cuirassés propulsés par des moteurs à essence.

L’odomètre! Comment mesureriez-vous une distance parcourue? Avec un GPS. Eh bien, au Ier siècle de notre ère, Vitruve cite dans son remarquable De Architectura cette machine, qui n’est propulsée par aucune autre source d’énergie qu’un âne et une carotte au bout d’un bâton, et qui peut comptabiliser les distances. Héron d’Alexandrie (arrêtez de rire, c’est son vrai nom) en parla encore après lui dans son bouquin (Dioptre), en l’appelant dia tou kaloumenou odometrou.

Ce bidule servait à mesurer les distances (avec une précision de moins de cinq mètres près), afin de pouvoir poser aux bons endroits les milliaires, c’est-a-dire les bornes routières le long des voies de l’Empire.

Comment ça marche? Avec trois roues dentelées, dont la première est fixée sur le moyeu arrière du chariot. Elle dispose d’une dent qui, en tournant, actionne la grande roue dotée de 400 dents, plus une dernière latérale qui, quand elle aussi actionne la dernière roue, marque la distance voulue, soit un mille. Et il n’était même pas besoin de laisser quelqu’un a l’arrière qui compte les milles, car la dernière roue horizontale était pourvue d’un système de trous laissant tomber une petite pierre dans un pot à chaque cran, ce qui permettait de compter à l’arrivée le nombre de milles parcourus dans une journée.

La pompe à eau de Ctésibios! Ctésibios d’Alexandrie de son vrai nom, amateur de mécanique, ingénieur égyptien et surtout pas la moitié d’un con, car il inventa des machines que nous utilisons toujours de nos jours.
Le père Ctésibios donc, s’émut un jour de voir avec quelle facilité des bâtiments construits en torchis prenaient feu dés qu’une braise avait le malheur de s’échapper hors de l’âtre.

Aussi, il inventa la machine suivante pour les vigiles, c’est-a-dire les sapeurs-pompiers romains: une pompe à eau (une qui marche, pas un disque à faire parler les crétins du style de Moment Curieux), fonctionnant avec un levier actionnant deux pistons, comprimant chacun leur tour le flux d’eau dans le tuyau principal, l’eau remontant ensuite dans les réservoirs latéraux au moyen d’une simple soupape. Le flux d’eau n’allait évidemment pas bien loin, mais c’était quand même suffisant pour expédier l’eau à plusieurs mètres de distance.

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Montée sur un chariot, ce bel engin était ainsi un moyen de lutte contre les incendies somme toute bien efficace, actionné par deux siphonarii.

La douche: on reste dans le registre de la propulsion d’eau, mais cette fois pour se laver. L’archéologue teuton Theodor Panofka, qui consacra sa carrière à l’étude des vases antiques en Italie du sud, fit dans Bilder Antiken Lebens, publié en 1843, la reproduction de la scène suivante, peinte sur un vase grec:

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L’ensemble prend place dans un palestre (un gymnase privé) et comprenait plusieurs scènes similaires; sur celle-ci, on peut y voir un système qui ressemble à s’y méprendre aux douches que nous utilisons de nos jours.

L’orgue hydraulique! Attesté chez Vitruve, Héron d’Alexandrie ou encore Pline l’Ancien, cet engin aurait été inventé par Ctésibios l’alexandrin (encore, oui) et servait à faire de la musique comme un orgue moderne, au moyen d’un sommier de 24 touches actionnant une soufflerie à piston, où l’air circulait via un régulateur de pression.

Evidemment rare et cher, on le suppose avoir été utilisé dans le cadre de représentations théâtrales, ou comme objet de musique et d’apparat par certains nobles ou même l’empereur romain en personne.

 

 

On en a fait des reconstitutions de nos jours, et ça fonctionne:

Citons aussi le « treuil d’Archimède« : cité lui aussi par Héron d’Alexandrie, ce curieux bidule aurait la capacité de lever ou tracter de très, très lourdes charges avec son système d’engrenages à manivelle, qui exploiterait au maximum le principe de la démultiplication de la force de ce genre de mécanisme.

L’engin aurait été inventé par Archimède, qui aurait procédé avec ça au lancement d’un navire, carrément. Bon… a prendre avec des pincettes toutefois, vu qu’on en a pas trouvé trace, qu’un tel dispositif devait plus tenir de la curiosité locale plutôt que de la machine industrielle, et que les rapports de poids et de puissance dans un tel cas deviennent vite un peu trop beaux pour être vrais (pour une galère grecque de l’Antiquité, ça va vite chercher dans les quarante tonnes au moins). Mais toujours est-il que le savant égyptien en a fait la description.

Merci de m’avoir lu et rappelez-vous, ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas comment ça a été fait, que c’est forcément impossible à faire.

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Bibliographie:

 

Français:

Anglais:

Moving the Stonehenge Bluestones: At last a successful method is demonstrated!

Normal-Sized People Can Move Big Rocks: A Quick Note on the Megalithic Traditions of Nias, Indonesia

Autres langues:

Bibliographie antique:

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