Débunk Express, épisode V

Je cherche encore comment vous présenter convenablement le sujet du Débunk Express du jour et surtout, celui qui en est responsable. Un illuminé ? Non, parce qu’il est parfaitement conscient de ce qu’il fait. Un idéologue un peu timbré ? C’est déjà plus ça. Ce qu’il faut savoir, c’est que j’ai cru un bon moment que ce type était un énorme troll, tellement il va loin dans ses réquisitoires contre l’ennemi imaginaire qu’il s’est inventé pour justifier ses prises de positions. Et pourtant

Le NOM ! Franchement, ça claque comme titre pour une organisation ultra-secrète, non ? Un genre de contrefaçon hong-kongaise du S.P.E.C.T.R.E. de James Bond. Vous ignoriez son existence, mais rassurez-vous, je vais vous expliquer ça, car comme toute bonne organisation de l’ombre omnisciente, omnipotente et omniprésente qui se respecte, cette institution de super-méchants commandée par des Templiers, des hommes-lézards et par Donald Trump est bien sûr totalement impuissante à faire fermer un site internet ou supprimer quelques vidéos.
C’est ballot, mais si je retrouve un des essuie-glaces de ma bagnole déplacés de quelques millimètres demain matin, je pense que ça sera un avertissement.

Donc ! Le « N.O.M. » (nouvel ordre mondial), c’est une organisation secrète à côté de laquelle les Illuminatis sont des majorettes, qui « nous cachent honteusement depuis des générations, voire des siècles, la véritable histoire de l’humanité« . Mais elle est courageusement combattue derrière un bureau par un homme, un vrai, l’authentique OLEG, à la tête d’une chaîne dont vous avez probablement déjà entendu parler et qui s’appelle « Pagans TV« , où il publie régulièrement des vidéos sur son sujet préféré, à savoir la civilisation hyperboréenne, les Atlantes, les Vikings et parfois un peu d’actualité à la sauce complotiste. Comme vous vous en doutez, c’est navrant de crétinerie à chaque fois qu’il s’essaye à la pseudo-archéologie, et pour cimenter tout ça, il prône un virilisme de vestiaire à base de « culte des ancêtres », de valeurs nordiques et blablabla.
D’ailleurs, il possède aussi un autre site, esprit-viking.com, conçu spécifiquement pour ça et où il vend des conseils pour devenir un véritable « mâle alpha »:

… et des bijoux en laiton a thème celte/viking que vous trouverez trois fois moins cher dans n’importe quel attrape-touriste breton.

C’est évidemment hilarant à lire, même si c’est poussé vraiment très loin et que ça va même jusqu’à flirter plus que méchamment avec les positions antivaxx, ou des pleurnicheries racistes sur le nombre de footballeurs noirs en équipe de France. Bref, vous voyez le tableau : pour OLEG LE VIKING (il est tellement norse-crédible que je suis obligé d’écrire son nom en majuscules, désolé), nous nous devons de « retrouver nos racines païennes », revenir à un mode de vie plus sain, découvrir la sagesse de nos aïeux atlantes, et gnégnégnégnégné.

Car retenez-le, mesdames et messieurs : l’homme moderne, en 2020, il boit son lait-fraise dans le crâne de ses ennemis, et pas dans un vulgaire verre à smoothies en plastique.

Bref, vous l’aurez compris, sur ce site les conneries ont tendance à voler en escadrilles et même s’il y aurait matière à s’y attarder et devenir taquin, je voudrais ici revenir sur un point plus précis.

Parce que voyez-vous, même s’il a encore moins de sources que de persil sur le caillou, OLEG LE BÄRBÄRE, il a des certitudes. Et des palpables : il y a eu une civilisation, ancienne, disparue, cachée, [insérer un autre terme du champ lexical de la chasse au trésor], évidemment dissimulée par le Nouvel Ordre Mondial, cette conspiration désirant empêcher l’humanité de revenir aux « vraies traditions », aux « valeurs » et à « notre véritable passé », ou plus généralement au bon vieux temps d’avant, celui où choper la chiasse était une garantie d’aller simple pour le cimetière à l’âge vénérable de vingt-cinq ans.

Et dans cet article, il présente donc ce genre de trucs :

En rouge, la « confédération atlante« .

A savoir des cartes basées sur les travaux d’un certain Jürgen Spanuth, un pasteur allemand qui a développé dans les années trente toute une théorie sur la localisation de l’Atlantide (oui, encore une), qu’il aurait trouvée dans la mer du Nord !

Comme c’est systématiquement le cas pour les illuminés qui se mettent en tête de concrétiser leurs conclusions préconçues au mépris de tout bon sens scientifique, ses travaux étaient évidemment truffés d’erreurs et d’approximations, mais ça ne l’a pas empêcher de bosser, d’éditer un bouquin et… de figurer a la bonne place des « chercheurs » à la pointe des théories suprémacistes allemandes pendant l’entre-deux guerres.

Ce bonhomme fut même décoré d’une médaille par un certain dictateur moustachu en 1938, et quand je dis qu’il était plus que versé dans ce milieu, ce n’est pas à moitié car il a même combattu au sein de la sinistre 1ere SS panzerdivision, avant d’être blessé au siège de Léningrad.

Tout ça pour dire que la source d’OLEG, LE FILS DES ÂGES FAROUCHES est comme qui dirait un tantinet biaisée, ce qui n’est jamais bon signe quand on fait de la recherche scientifique, mais lui, il s’en tape, se contentant de reprocher aux « ingénieurs sociaux orientalistes » (allez savoir ce que ça signifie) d’avoir calomnié monsieur le pasteur nazi, le pauvre chou.

Qu’est-ce qu’il dit, cet article ? 

Eh bien, il présente les supposées origines véritables des « peuples de la mer », ces groupes de population qui font une apparition dans le XIIe siècle avant notre ère, notamment parce que les bas-reliefs du temple de Ramsès III les mentionnent. Et il prétend donc que ces zigotos n’étaient ni plus ni moins que… des hyperboréens.

« A Médinet Habou en égypte, une représentation des « peuples de la mer » qui ont envahi l’égypte en 1200 av. JC, il s’agit ni plus ni moins que des atlantes, et ceux-ci viennent des mers atlantiques européennes, et même principalement de celle que l’on appelle aujourd’hui la mer du Nord : Ces atlantes viennent d’Hyperborée.« 

Détail de la fresque du temple de Ramsès III à Médinet-Habou.

Je vous épargne le long laïus ronflant qui s’ensuit et qui associe « les Gaulois » à cette vague de pirates qu’il prétend sortie tout droit des mers du Nord ; précisons quand même qu’il associe la crête des casques spartiates à celle de la crinière des chevaux nordiques (?!?), histoire que vous ayez une idée du niveau.

Et il conclut ensuite sur ça :

En y ajoutant d’autres images dans ce style qu’il a trouvé sur Google en cherchant « casque viking » : encore une bien belle recherche indépendante menée à bien !

Mais alors, qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ?

Eh bien, il ne va pas que ce torchon est un des plus parfaits exemple de raisonnement circulaire, avec une conclusion attaquée d’entrée, par un complotiste qui cherchait à la prouver alors qu’il aurait dû faire l’inverse, et qu’il ment complètement.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet article (sans blagues, le coup de la crinière de bourrin spartiate, c’est probablement ce que j’ai lu de plus idiot en 2020), mais là, je choisis de me concentrer en particulier sur ces deux points : qu’est-ce que dit réellement la recherche scientifique ?

Elle dit que les origines des « peuples de la mer » sont effectivement relativement floues, dans la mesure où les rares sources les mentionnant proviennent des inscriptions égyptiennes datées des règnes de Ramsès III et Mérenptah, et des traces de destructions laissées sur un bon paquet de sites archéologiques dans les régions côtières du Levant.

Floues, certes, mais pas à ce point-là : contrairement à ce que OLEG CINQ-FRUITS-ET-LÉGUMES-PAR-JOUR prétend, on a quand même une sérieuse idée d’où venaient ces peuples de la mer ! Et notamment parce que les sources textuelles mentionnent plusieurs noms des peuples/tribus qui les composent, comme les Peleset, les Tjeker (ces deux-là sont les tribus affrontées et vaincues par Ramsés III en -1176 avant notre ère), les Shardanes, les Denyen, les Weshesh, et d’autres encore : les « peuples de la mer » ne sont pas un peuple uni mais DES peuples, qui ont migré avec femmes et enfants et tenté de s’installer dans différentes régions du Proche-Orient, en ayant préalablement tout cassé sur leur passage !

Migré, mais d’où ? Eh bien certainement pas d’Atlantide, étant donné que ce continent n’existe pas et qu’OLEG AGREUGREUÂÂÂRG n’a aucune preuve tangible de leur origine, et je vous laisse présager de la crédibilité d’un exil de 8000 kilomètres sur des bateaux surchargés à une époque où la navigation côtière est déjà un exploit en soi quand elle dépasse les quelques centaines de bornes, et tout ça pour venir foutre le boxon sur la côte du Levant alors qu’il y avait des centaines d’autres endroits sur le trajet où ces hyperboréens imaginaires auraient pu s’installer tranquillement sans se manger des khépeshs dans la tronche.

En réalité, l’hypothèse la plus probable est que ces peuples de la mer soient pour l’essentiel issus du monde grec archaïque, un peu plus au nord : non seulement l’un d’entre eux, les Lukkas, sont clairement identifiés comme le peuple de Lycie, une des implantations grecques dans la mer Égée, au sud-ouest de l’Anatolie,

D’ailleurs, puisqu’on parle d’Anatolie, il faut aussi signaler qu’avant que les Égyptiens n’aient à les affronter, les Hittites ont été les premier à se prendre ces invasions dans les gencives vu qu’ils étaient les plus proches, ce qui a causé leur effondrement pur et simple à la même période, au XIIe siècle avant notre ère. De plus, une de nos sources, le papyrus de Harris I, daté du règne de Ramsès III et rédigé peu après les faits, mentionne même une ou plusieurs expéditions punitives menées par le pharaon, à l’aide de navires capturés et en représailles aux raids : le texte mentionne explicitement une victoire remportée sur les îles des Denyens, les Tjeker et les Peleset. Enfin, cette période de migrations relativement violentes trouve une corrélation avec une période de difficultés climatiques dans le nord de la méditerranée, où des sécheresses anormalement longues causent des famines à répétition et facilitent grandement la chute du monde mycénien, poussant ainsi les peuples de la région a aller voir ailleurs si l’herbe y est plus verte : le phénomène est courant.

Et ensuite, il y a cette analogie complètement foireuse que sort OLEG-PASSE-MOI-LE-CELTE sur les casques à cornes, soi-disant datés d’il y a 3200 ans et trouvables uniquement au Danemark, « Preuve de l’origine des guerriers des fresques de Médinet Habou. »

Et alors là, ça va aller très vite, parce que ce n’est une preuve de que dalle. D’abord, parce que la photo qu’il montre, c’est la vitrine où sont exposés les casques à cornes de Viksø, au musée du même nom, au Danemark, et ces casques datent de plusieurs siècles après : le début du premier millénaire avant notre ère.

Et ensuite, parce que contrairement à ce qu’il dit, la symbolique du casque à cornes apparaît très longtemps avant ça et pas DU TOUT dans le nord de l’Europe ! Admirez un peu la stèle de la victoire de Naram-Sin :

Stèle de victoire du roi Naram-Sin,, département des Antiquités Orientales, au musée du Louvre.

C’est une des premières représentations connues dudit casque à corne, symbole de toute-puissance arboré par le roi mésopotamien Naram-Sin, parce que ce monarque akkadien désirait acquérir une légitimité divine (d’ailleurs, c’est une des toutes premières manifestations de « propagande » politique en ce sens). Et ça date du XXIIIe siècle avant notre ère, soit il y a plus de 4200 ans !

Alors, complot, supercherie, invention du N.O.M. pour tromper la véritude des sachants, téléportation, voyage dans le temps, conspiration planétaire ou tout simplement une méthodologie complètement pourrie par un barjo qui croit dur comme fer que les fonds marins abritent l’Atlantide ? Je vous laisse deviner.

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Ou même ici: @LeeSapeur

Bibliographie :

BARAKO TRISTAN, The Sea Peoples and Their World: A Reassessment, In American Journal of Archaeology, 2004.

FAUCOUNEAU, Les peuples de la mer et leur histoire, L’Harmattan, Paris, 2003

TENU A., LAFONT B., JOANNES F. et CLANCIER P., La Mésopotamie : de Gilgamesh à Artaban : 3300-120 av. J.-C., coll. Mondes Anciens, éditions Belin, 2017.

CORNETTE J., AGUT D., MORENO-GARCIA J., L’Égypte des pharaons, de Narmer à Dioclétiens, coll. Mondes Anciens, éditions Belin, 2017.

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