Débunk Express, épisode VI

Tiens, je me faisais la réflexion l’autre jour que je n’avais encore jamais sérieusement abordé la théorie des géopolymères !
Vous en avez peut-être entendu parler ? Oui ? Non ?

C’est une théorie très en vogue chez nos amis pyramidiots, proférée par un certain Joseph Davidovits, ingénieur et docteur de son état et malheureusement français, qui a théorisé et conçu au début des années 80 le concept de géopolymère et de sa fabrication; c’est-a-dire d’un tout nouveau type de ciment, de la pierre artificielle. Jusque là, rien d’alarmant ?

Jusqu’ici, oui : c’est après que ça se gâte. Parce qu’en dehors de sa montagne de diplômes et de reconnaissances internationales sur ses travaux de chimie, Davidovits s’est également mis en tête à une certaine époque de faire de la pseudoarchéologie, et là, vous devez deviner pourquoi ça ne va pas tarder à sentir le brûlé.

En effet, il se trouve que môssieur le chimiste s’est pris de passion pour l’Égypte ancienne, un loisir bien louable, sauf quand il s’agit de se mettre à dire des conneries : depuis approximativement trente ans, il déclare à qui veut l’entendre que les pierres de construction des pyramides de Gizeh sont des pierres artificielles, fabriquées, donc, avec un mélange d’eau et de calcaire pilé.


Cette théorie a très vite pris dans les milieux d’abrutis finis qui étaient déjà prêts à accepter n’importe quelle théorie de construction des pyramides égyptiennes, du moment qu’elle ne venait pas d’un archéologue de la Science Officielle™. A la tête de son « Institut Géopolymère » depuis quarante ans, il prêche donc sa théorie un peu partout, et c’est ainsi qu’en se baladant dans les bas-fonds de YouTube, on peut donc tomber sur ce genre de trucs.

Donc, qu’est-ce que ça dit ? Eh bien, je vous laisse le découvrir en moins de cinq minutes.

Après une courte présentation où le narrateur démarre à fond la caisse par une assertion bien grasse (« on a utilisé la même recette que les anciens égyptiens il y a 4500 ans, JURÉ »), on assiste à la création d’un « authentique » bloc de calcaire égyptien, l’expérience étant réalisée par l’amicale régionale des costumes foireux :

Avec un Davidovits tout content qui claironne face à la caméra que l’aspect de la roche obtenue est celui d’un matériau taillé (spoiler, c’est faux), identique à celui des pierres de Gizeh.

Mais alors, qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ?

Le premier truc qui me saute aux yeux dans cette vidéo, et de manière générale dans la théorie de Davidovits qu’il expose en long, en large et en travers sur son site mais sans y apporter plus de preuves concrètes que dans une vidéo de cinq minutes; c’est cette tendance à décréter que c’est de CETTE manière que les pyramides d’Égypte ont été construites. Genre c’est même pas une théorie alternative, non non : c’est COMME CA que ça c’est passé, et évidemment les archéologues sont tous des idiots qui n’ont rien compris, contrairement à lui.
Bref, outre cette assertion de merde et le relent d’argument d’autorité qui embaume tout ça, ce qui ne va pas non plus, c’est que contrairement à ce qu’il prétend, les deux roches ne sont absolument pas identiques et que sa théorie suppose deux fois plus d’inconvénients que ce qu’elle prétend résoudre, et on va voir ça tout de suite.

Donc, qu’en dit la recherche scientifique ? Musique.

Il se trouve que cette fumisterie a été débunkée depuis le milieu des années 2000, notamment par cette publication de la 29e conférence sur la microscopie du ciment, en accès libre sur ResearchGate, qui s’est penché sur le sujet en 2007 et qui a mené des analyses pétrographiques sur deux échantillons, l’un artificiel et l’autre naturel, pour démêler le vrai du faux.
Malheureusement pour Davidovits, les conclusions du géologue Dipayan Jana font une distinction très nette entre les deux (attention, c’est tout en anglais et ça fait quand même soixante pages). Résumons : tout d’abord, une analyse de la texture de la pierre a révélé que la roche en géopolymère se trahit vite, mélangeant des morceaux de calcaire à grains fins et d’autres fragments à désagrégation variable, dispersés aléatoirement et qui semblables à une pâte; caractéristique du processus de fabrication artificielle de la pierre et pas du tout de la texture géologique naturelle du calcaire bioclastique égyptien.

L’étude explique ensuite notamment que des bulles d’air piégées pendant le processus de mélange de la mixture de Davidovits se retrouvent en grande quantité dans le calcaire artificiel et très peu dans le calcaire naturel de Gizeh; et aussi que les microfossiles et fibres organiques ne sont que peu voire pas présentes dans la masse du calcaire géologique, contrairement à ce qu’a toujours affirmé Davidovits et aussi dans cette vidéo.
Ensuite, dans sa potion magique du pauvre, il utilise de l’eau et du calcaire mais aussi du natron, qui laisse des traces d’alcaline et d’alumine dans son espèce de pâte à modeler, éléments qui, ô surprise, ne se retrouvent absolument pas dans la pierre naturelle des pyramides. De plus, la thèse de Davidovits consiste à dire que les égyptiens ont moulé toutes les pierres de la pyramide, c’est à dire le parement mais aussi les pierres du gros-œuvre à l’intérieur; or ces dernières sont de nos jours accessibles, et… elles sont constellées de traces d’outils et du processus de taille, un ouvrage qui pouvait se permettre de rester relativement grossier vu que ce n’était pas censé être visible de l’extérieur.

Malgré une apparence similaire, les deux matériaux n’ont en réalité rien en commun. Mais il n’y a pas que ça, parce qu’à la théorie de Davidovits s’ajoutent tout un tas d’incohérences.

Déjà, d’où il sort, ce calcaire désagrégé ? C’est une matière première artificielle, il faut la fabriquer en réduisant en poudre des millions de tonne de roche. Hors, autant on a des carrières de calcaire juste à côté desdites pyramides:




… autant on n’a jamais retrouvé nulle part d’infrastructures dédiées à la fabrication de cette poudre de calcaire ni au mélange final, et surtout, on repassera sur l’idée de foutre en l’air de la pierre de construction déjà prête a être amenée sur les assises en construction, pour la réduire en poudre avant de la reconstituer ensuite en un bloc solide, c’est complètement idiot !

Non parce que, c’est quoi l’intérêt d’une pierre reconstituée, en fin de compte, si ça n’est pas de s’épargner la peine du transport des pierres ? Eh bien si vous savez, écrivez-moi, parce que même lui admet sur son site qu’il aurait quand même fallu larbiner pour tracter les pierres artificielles des bassins de fermentation jusqu’au chantier, quelques centaines de mètres plus loin !
Donc si on résume, le seul ajout concret des géopolymères par rapport à la taille et l’extraction du calcaire géologique, c’est de nécessiter deux fois plus d’efforts et de temps pour le même résultat !

Mais il y a pire ! Parce que non seulement cette théorie implique tout un tas d’efforts totalement inutiles pour réduire la pierre en poudre et la reconstituer avant de la transporter, mais en plus il fallait trimbaler la poudre de calcaire, le natron, la chaux et surtout les 500 LITRES DE FLOTTE indispensables à la fabrication d’un seul et unique bloc, entre le Nil et la pyramide, et il y en a plus d’un million !

Et dernier problème mais non des moindres, il y a aussi le coffrage ! Parce que pour que le mélange tienne en place, il fallait mettre en place un plaquage en bois autour du machin pour qu’il se solidifie ; et quand bien même les planches étaient réutilisables, il en fallait une quantité phénoménale pour le chantier, à moins de mouler un bloc à la fois, auquel cas autant dire que la pyramide ne serait toujours pas terminée à l’heure actuelle !

Or, le problème de l’Égypte depuis toujours, c’est son très maigre couvert forestier, qui lui causera tout au long de son histoire une pénurie éternelle de bois, et surtout du bois de construction, car le palmier se prête très mal à cet usage ! Un manque qui guidera la politique extérieure et commerciale de l’Égypte tout au long de son histoire, car faute d’en avoir sur place, ce bois, il faut l’importer, notamment depuis Byblos au Liban, ce qui coûte approximativement la peau du cul.

Donc finalement, ce que prouve la théorie de Davidovits, c’est surtout que quand on parle d’archéologie, on doit d’abord laisser la parole aux archéologues, parce que c’est un métier et pas un hobby qu’on fait faire dans son jardin par une douzaine de figurants déguisés en clowns.

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Biblio :

Etude géologique et géomorphologique de la colline originelle à la base des monuments de la quatrième dynastie égyptienne

Preuve d’examens pétrographiques détaillés des pierres de revêtement de la grande pyramide de Khéops, d’un calcaire naturel de tura et d’un calcaire artificiel

Petrographic Observations of the Building Stones of the
Great Pyramid of Giz
a

Building the Great Pyramid

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